Leclerc s’attaque aux prix du commerce
équitable
Marianne Rey | LEntreprise.com |
Mis en ligne le 12/04/2006
On connaissait Michel-Edouard Leclerc et son éternel
refrain sur la défense du pouvoir d’achat. Désormais,
l’emblématique patron passe aussi à l’offensive pour
vanter les vertus du commerce équitable, ce négoce «
social » qui permet aux petits producteurs de vivre
décemment de leur travail et d’avoir une activité viable à
terme. Animations en magasins, rencontres avec des
producteurs des pays du Sud, participation active à la
Quinzaine du commerce équitable… et, surtout,
référencement toujours plus large de produits équitables,
le réseau E. Leclerc ne s’engage pas à moitié. A tel point
qu’il est devenu le premier distributeur de produits
équitables en France. Sur ce seul marché, il a réalisé un
chiffre d’affaires de 14,4 millions d’euros en 2005 (+ 48
% par rapport à 2004) et vise 19 millions d’euros pour
2006.
Interview de Charles Ly Wa Hoï, directeur du développement
durable chez E. Leclerc.
L’Entreprise.com : E. Leclerc est le distributeur
numéro un de produits équitables. S’agit-il d’une
stratégie marketing ou d’un engagement militant ?
Charles Ly Wa Hoï : La volonté de E. Leclerc de
s’inscrire fermement sur le créneau du commerce équitable
découle d’une conviction profonde. Rien à voir avec un
effet de mode. Nous avons clairement identifié une lame de
fond : le consommateur ne recherche plus seulement la
qualité du produit, il souhaite aussi que le petit
producteur ait des conditions de travail et de vie
acceptables et que le système de production respecte
l’environnement. Mais bien entendu c’est aussi une
question d’image…
Selon une étude du Credoc, un Français sur deux se
dit prêt à payer un supplément de prix de 5 % sur l’achat
de produits équitables. Actuellement, ce surplus est
plutôt de 15 à 30 % pour un produit équivalent. Ce prix
fort est-il justifié ?
> Il est justifié mais il peut encore baisser. Ce ne sont
pas nos marges qui en sont la cause : nous pratiquons 20
%, soit le strict minimum. En fait, 60 % du coût de
revient du produit est un coût intermédiaire et c’est là
qu’il faut agir. Un exemple : si vous faites embouteiller
15 000 bouteilles dans une usine qui en embouteille un
million par jour, vous payez le prix fort, car il va
falloir arrêter les machines pour vous, etc. Même chose
quand vous importez douze cartons d’épices au lieu de
douze containers. Seuls des volumes plus importants
peuvent faire descendre le coût de la logistique. C’est
toute la clé de la baisse des prix.
Quelle est la recette pour faire du volume ?
> Il faut que le consommateur se mette à acheter davantage
équitable. Nous sommes convaincus que c’est possible.
Voici dix ans, quand E. Leclerc a supprimé les sacs en
plastique aux caisses, on a crié au coup de pub.
Aujourd’hui, tous nos concurrents nous emboîtent le pas et
cela ne pose pas de problème au consommateur. Comme quoi
on peut faire changer les comportements grâce à un
discours et des actes cohérents.
Quel intérêt pouvez-vous avoir à vendre plus de
produits sur lesquels vous réalisez si peu de marge ?
> Actuellement, nous sommes dans une phase de promotion et
de soutien du commerce équitable, qui ne constitue qu’un
marché émergent. Avec les volumes, les fournisseurs vont
pouvoir écraser leurs coûts de production et nous pourrons
ainsi augmenter nos marges.
Les consommateurs qui se disent prêts à acheter
équitable voudraient s’assurer que le surcoût des produits
profite bien aux producteurs. Ne pourrait-on pas afficher
la structure des prix sur les emballages ?
> Alter Eco commence à le faire, mais tous les
fournisseurs ne suivent pas encore. Personnellement, je
trouve que la transparence sur la structure du prix a un
côté pernicieux. Il peut y avoir dans les étapes
intermédiaires des éléments très coûteux, mais que le
consommateur ne percevra pas comme tels. Je ne suis pas
sûr, par exemple, qu’il puisse se rendre compte de la
lourdeur de la logistique lorsqu’il faut se rendre au fin
fonds de l’Inde pour trouver certaines épices. Si on
décompose trop les prix, le consommateur risque de voir de
l’abus là où il n’y en a pas.
Je préfère le label Max Havelaar, pas forcément parfait
mais qui a le mérite de garantir la transparence. (Max
Havelaar est un label qui assure le caractère éthique du
cahier des charges du produit, NDLR)
Grande distribution et commerce équitable ne
sont-ils pas antinomiques ?
> Ceux qui le pensent nous accusent de trop faire pression
sur nos fournisseurs. Ils oublient que les négociations
sont souvent très dures pour nous aussi. Quand nous
traitons avec les gros industriels tels Nestlé ou L’Oréal,
nous ne sommes pas en position de force. Si ces derniers
peuvent se passer d’une enseigne, nous ne pouvons pas nous
passer d’eux. Quant à nos négociations avec les PME, elles
ne sont pas celles que l’on décrit. On ne donne jamais la
parole aux petites entreprises très contentes de
travailler avec nous. Elles sont pourtant pléthores…
Vous ne répondez pas à la question…
> Dans le commerce équitable, il y a de la place pour tous
les acteurs : d’un côté le réseau spécialisé, militant,
avec une clientèle bien ciblée, de l’autre la grande
distribution, pour permettre aux personnes n’habitant pas
en centre-ville de profiter de ces produits. Et puis,
aujourd’hui, plus de 80 % des produits alimentaires sont
achetés dans la grande distribution. Le commerce équitable
peut-il se passer de 80 % des parts de marché ? Je pose la
question…
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